Aquarelle du XIXe siècle, parmi les premiers paysages connus de Fraser

John Arthur Fraser

John Arthur Fraser (1838-1898), Traversée de la glace de Pointe Lévis à
Québec, printemps 1866

 L’aquarelle datée de 1866 est la seule vue de la région de Québec peinte par Fraser

Du moment de la Conquête à la fin du XIXe siècle, les paysagistes britanniques, professionnels et militaires topographes vont traverser sur la Rive Sud du Saint-Laurent, afin de bénéficier d’une vue imprenable sur Québec [1]. Du delta de la rivière Etchemin à l’ouest, jusqu’à la Pointe de Lévy à l’est, les peintres et photographes rendront dans toute leur splendeur, les différents points de vue sur la vieille ville. Attirés par le campement Micmac sis à l’anse aux Sauvages, plusieurs artistes vont privilégier le site de la Pointe de Lévy qui offre un vaste et spectaculaire panorama de la capitale. Il s’agit ici de la seule vue de la région de Québec due à la touche de John Arthur Fraser (1838-1898), réputé surtout pour ses somptueux paysages des Cantons-de-l’Est et des Rocheuses. L’aquarelle datée de 1866 compte parmi les premiers paysages connus de l’artiste, dans les débuts de sa carrière canadienne. Après avoir été formé, notamment,  à la Royal Academy de Londres comme portraitiste, il émigre avec sa famille, à l’âge de 20 ans, au Canada.

Fraser devient  en 1860, le premier directeur artistique embauché à temps plein dans les studios de photographie de William Notman, à Montréal. Il devient en charge de rehausser les couleurs des portraits du célèbre photographe. Il s’affirme alors comme l’un des plus talentueux coloristes et des plus éminents aquarellistes au pays [2]. Dès 1867, il s’inscrit au premier Salon de l’American Society of Painters in Water Colours qui se tient à New York. À partir de 1868, Fraser dirige à titre d’associé, le studio de Notman de Toronto. Vers 1880, il poursuivra seul une brillante carrière de paysagiste et participera à la création d’importantes sociétés artistiques (AAM, SCA, RCA, OSA).

Dans son oeuvreTraversée de la glace de Pointe Lévis à Québec, printemps 1866, Fraser représente une vue hivernale de Québec, selon un angle un peu inusité, pour ne pas dire fort rare. Il choisit de dépeindre son motif sur trois plans. En effet, le regard porte au loin en amont du fleuve, direction ouest, vers le coucher de soleil qui met ainsi à contre-jour le Cap Diamant, dominé par la citadelle et son logis des officiers. On reconnaît, aux pieds de la masse monumentale et sombre, le profil architectural de la Basse-Ville, ne voyant pas, cela dit, la silhouette habituelle de la Haute-Ville et ses édifices publics qui la caractérise. La lumière crépusculaire permet de démontrer un ciel nuageux dans de riches tonalités aux effets dramatiques. À l’avant-plan, à gauche, un escarpement rocheux est surmonté de conifères et de maisons ouvrières rustiques  avec poteaux de soutien à l’arrière et ses « bécosses ». En contrebas, une descente de débarquement – sans doute pour l’ancien pont de glace – près d’un long hangar. Descente et hangar devaient probablement servir tous deux pour les canots: l’une de rampe de lancement et l’autre d’entrepôt. Au dessus de ce hangar, on distingue la coque d’un gros navire en cale sèche, étant soit en construction ou en réparation [3]. L’entièreté rendu avec la minutie d’un miniaturiste.  Au plan intermédiaire, au centre, l’aquarelliste rend compte de la traversée du fleuve en canots à glace, véritable sujet de la composition. Au printemps, le pont de glace entre les deux rives n’étant plus sécuritaire en raison du dégel. Cette situation poussait les résidents et voyageurs à emprunter des canots pour se rendre péniblement entre embâcles, débâcles et mares d’eau, à Québec ou à Lévis, là où se trouvait la gare de trains [4]. L’ensemble de l’oeuvre de Fraser rappelle le réalisme photographique dans lequel il a baigné. L’artiste ne pose pas comme tel, un regard topographique sur la capitale, mais il offre une vision à la fois ethnographique, pittoresque et romantique au goût de l’époque. Jalon essentiel pour la connaissance du peintre dans ses débuts en tant que paysagiste. L’aquarelle inédite de grande qualité témoigne de la sensibilité et de la grande maîtrise de l’aquarelle à laquelle était parvenue John Arthur Fraser, un artiste déjà accompli en 1866.

Mario Béland, Ph. D., MSRC (2014) __________________________

  1. Mentionnons, dans l’ordre chronologique, Richard Short, James Peachy, George Heriot, Charles Ramus Forrest, Robert Auchmuty Sproule, James Pattison Cockburn, Henry William Barnard, James Hope Wallace, George Seton, Fred H. Holloway, Cornelius Krieghoff, Lucius O’Brien. Voir John R. PORTER et Didier PRIOUL, Québec, plein la vue, Québec, Musée du Québec/Les Publications du Québec, 1994, 299 p.
  2. Des portraits signés par Notman & Fraser dans la métropole sont conservés au Musée McCord, à Montréal, à Bibliothèque et Archives du Canada et au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Le McCord conserve aussi plusieurs portraits photographiques de Fraser et des membres de sa famille, dont l’un de l’artiste daté de 1866. Jusqu’à la découverte de cette vue de Québec, ses premiers paysages qui nous étaient parvenus étaient datés de la fin des années 1860.  Il est bien fait mention de Soleil et averse publié en 1863 dans le Photographic Selections de William Notman et de trois aquarelles, dont une esquisse d’Owl’s Head, présentées en 1864 et 1865 à l’AAM, mais toutes ces œuvres sont aujourd’hui disparues. En 1868, Fraser, alors à Toronto, présente au Salon de l’AAM une peinture intitulée Kamouraska, datant sans doute de son séjour dans la région de Québec. Sur Fraser, voir Dennis REID,  « Notre patrie le Canada ». Mémoires sur les aspirations nationales des principaux paysagistes de Montréal et de Toronto,  1860-1890, Ottawa, Galerie nationale du Canada, 1979, 453 p.; la notice de Dennis REID, « Fraser, John Arthur »,  dans le  Dictionnaire biographique du Canada,  vol. 12, Université Laval / University of Toronto, 2003, p. 364-367 (http://www.biographi.ca/fr/bio/fraser_john_arthur_12F.html); de même que le catalogue de Kathryn L. KOLLAR,  John Arthur Fraser, 1838-1898. Aquarelles, Montréal, Galerie d’art Concordia, 1984, 64 p.  L’auteure a soutenu à l’université Concordia, en 1981, un mémoire de maîtrise sur l’artiste. Lire le commentaire cité par Reid (1979) en marge de la reproduction de Soleil et averse, 1863 (p. 46) : « C’est un des rares paysages que l’artiste ait réalisés depuis qu’il habite au Canada. Il peint d’après nature, en plein air, et un grand nombre de ses croquis sont la reproduction fidèle d’un endroit précis. Tant de fraîcheur et de naturel nous font regretter que les circonstances n’aient pas permis à Fraser de s’engager dans un domaine où il aurait sûrement réussi. » Chef du département des arts, au studio Notman, Fraser aura une influence marquante sur ses employés dont Henry Sandham qui comptera parmi ses meilleurs élèves.
  1. On retrouve un escarpement semblable dans la Vue de Québec de William F. Wilson datée de 1851 et conservée au Musée McCord. Voir PORTER et PRIOUL, op. cit., p. 134. Dans un ouvrage sur les fortifications de Lévis paru en 1864-1865, il y avait, dans la section nord-est de l’anse Glenburnie, à Lauzon, trois chantiers navals : celui de la St. Lawrence Towboat, celui de Charland & Marquis et enfin celui de Duncan Patton. Il faut ajouter, un peu plus à l’ouest, les chantiers Dubord, Davie et de l’anse Saint-Laurent. Le fond du paysage relève plus de l’imagination que de la réalité, sans doute pour faire plus « pittoresque ». En effet, la rive sud après Lévis, vers l’ouest, était peu développée à cette époque. Aussi, il n’est pas aisé de dire à quoi réfèrent les deux clochers d’églises, sises au niveau du rivage et à l’emplacement du pont actuel. L’église de Notre-Dame de Lévis est construite sur les hauteurs. Celle de Saint-Romuald a été érigée près du fleuve en 1855-1857. Vers la droite, sur la rive nord, on ne voit pas celle de Saint-Michel de Sillery, construite en 1852. Enfin, l’aquarelle ne montre pas, toujours à l’ouest, d’ouverture sur le fleuve, comme si nous étions dans une baie fermée par une chaîne de montagnes.
  2. Les traversées de canots à glace sur le Saint-Laurent, un sujet pour le moins exotique, ont assez tôt suscité l’intérêt des artistes étrangers. Il s’en trouve dans les aquarelles de George St. Vincent Whitmore, en 1836 (Bibliothèque et Archives du Canada), de Philip John Bainbrigge, en 1837 (Musée national des beaux-arts du Québec, Québec et Royal Ontario Museum, Toronto), et de Denis Gale, vers 1860 (Bibliothèque et Archives du Canada). Mentionnons encore les tableaux de Cornelius Krieghoff, dont le bien connu Voyageurs et courrier traversant le fleuve (coll. privée), montrant le transport de la poste royale, qui donna lieu à une lithographie publiée par John Weale à Londres en 1860. Eugène Hamel reprendra à son tour dans des aquarelles, aussi tardivement que 1912, le même thème.

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